Lorsque je raconte l’histoire de Supersensibilité, je parle souvent de sa naissance, de ce besoin presque vital que je ressentais de partager ce que je découvrais sur l’hypersensibilité, puis de la manière dont ce projet a grandi jusqu’à devenir mon métier.
Mais cette histoire ne se résume pas à la croissance d’un compte, aux livres publiés ou aux opportunités qui se sont présentées.
Au fil du temps, les statistiques ont commencé à influencer mon humeur et le regard que je portais sur moi-même. La passion est devenue une obligation économique, le travail a pris une place de plus en plus importante et je me suis progressivement enfermée dans le sujet même qui m’avait pourtant aidée à trouver ma voie.
J’ai longtemps hésité à raconter cette partie de mon parcours, sans doute parce qu’elle correspond moins à ce que l’on met habituellement en avant lorsque l’on parle de réussite.
Pourtant, c’est précisément ce type de témoignage que j’aurais aimé lire lorsque je n’arrivais plus à prendre de recul sur ce que j’étais en train de construire.
Dans cet article, j’aimerais donc revenir sur la manière dont une activité créée pour m’apporter davantage de liberté a peu à peu fini par organiser mon temps, mes revenus, mon identité et une grande partie de ma vie.
L’idée n’est pas de donner une vision sombre de l’entrepreneuriat, mais de regarder honnêtement ce qui peut se passer lorsque nous poursuivons les résultats, la croissance ou le prochain objectif sans nous demander ce que cette réussite finit par nous coûter.
C’est d'ailleurs de cette expérience qu’est née la question qui se trouve aujourd’hui au cœur de L’Indépendante, ma newsletter consacrée à la construction d’une activité rentable qui ne prend pas toute la place : comment vivre de notre travail sans sacrifier la liberté que nous étions justement venus chercher en entreprenant ?
Au début, rien ne laissait pourtant présager que les résultats prendraient une telle place dans ma vie. Lorsque j’ai créé Supersensibilité, en août 2021, Instagram n’était encore pour moi qu’un moyen de transmettre ce que j’aurais aimé découvrir plus tôt. Je ne connaissais presque rien aux réseaux sociaux, au marketing ou aux algorithmes, et je publiais sans véritable stratégie, en suivant simplement les sujets qui me semblaient importants. Je parlais d’hypersensibilité, mais aussi de psychologie, d’empathie, de bonheur et de tout ce qui nourrissait ma curiosité, avec une liberté dont je n’avais pas encore conscience qu’elle pourrait un jour me manquer.
3 mois plus tard, j’ai appris que mon cousin, âgé de seulement seize ans, était atteint d’un cancer. Cette nouvelle a fait ressurgir des angoisses très profondes autour de la maladie et de la mort, au point de me faire perdre une grande partie de l’élan qui m’avait portée jusque-là. Je ne savais plus très bien quel sens donner à ce que je faisais et j’ai plusieurs fois envisagé d’abandonner le projet.
C’est pourtant au cœur de cette période que plusieurs de mes publications ont soudainement EXPLOSÉ. En quelques semaines, des milliers de personnes ont rejoint le compte et m’ont écrit pour me dire qu’elles comprenaient enfin leur fonctionnement, qu’elles se sentaient moins seules ou que mes contenus les avaient aidées à porter un regard différent sur leur sensibilité.
Dans l’état de fragilité où je me trouvais, ces réactions ont pris une importance bien plus grande qu’elles n’en auraient probablement eu à un autre moment. Elles ne m’apportaient pas seulement la satisfaction de voir mon travail apprécié : elles me redonnaient le sentiment que ce que je faisais avait du sens, que j’étais utile et que j’avais peut-être enfin trouvé ma place.
Peu à peu, j’ai donc commencé à attendre de chaque nouvelle publication qu’elle me fasse ressentir la même chose. Pour retrouver cette sensation, je me suis mise à observer mes statistiques de plus en plus attentivement, à chercher ce qui avait fonctionné et à essayer de le reproduire, avec la peur que l’attention retombe aussi vite qu’elle était apparue.
À mesure que le compte grandissait, cette peur s’est transformée en une pression de plus en plus difficile à supporter. J’avais le sentiment que chaque mot comptait, que je devais être irréprochable et que la moindre erreur risquait de remettre en cause la confiance que les personnes m’accordaient. Une seule publication pouvait alors me demander plus de quinze heures de travail, tant je relisais, vérifiais et doutais de chaque détail.
Dans ce contexte, les résultats ont progressivement cessé de concerner uniquement mes contenus. Lorsqu’une publication fonctionnait, je me sentais utile et légitime ; lorsqu’elle suscitait moins de réactions, ce n’était plus seulement mon travail que je remettais en question, mais moi-même.
Je m’étais pourtant convaincue que cette pression disparaîtrait une fois les 100 000 abonnés atteints. J’ai franchi ce cap neuf mois après la création du compte, mais le soulagement attendu n’est jamais arrivé. Lorsque la croissance a ensuite commencé à ralentir, j’ai eu l’impression que tout ce que j’avais construit risquait de disparaître avec elle.
Supersensibilité ne me permettait pourtant pas encore de vivre. Jusqu’alors, cette dépendance aux résultats influençait surtout mon humeur, la confiance que je m’accordais et la pression que je me mettais pour continuer à réussir. Elle allait bientôt se doubler d’une contrainte beaucoup plus concrète : la nécessité de gagner ma vie grâce à ce projet.
En août 2022, lorsque mes allocations chômage ont pris fin, cette nécessité est devenue immédiate. Supersensibilité a cessé d’être seulement un projet que j’aimais développer pour devenir l’activité qui devait désormais payer mon loyer, mes factures et toutes ces dépenses beaucoup moins romantiques dont on parle rarement lorsque l’on nous encourage à « vivre de notre passion » 😅
Je savais depuis le début que cette échéance finirait par arriver, mais j’avais repoussé le moment d’y réfléchir sérieusement car j'avais peur : peur que les personnes qui me suivaient pensent que je cherchais à profiter de leur confiance, peur que mon travail ne soit pas suffisamment utile pour justifier un prix et, surtout, peur de confronter ma valeur à la décision de quelqu’un de sortir sa carte bancaire.
Mise au pied du mur, j'ai commencé à chercher différentes manières de monétiser ce que j’avais construit.
J’ai d’abord proposé des accompagnements individuels, parce que je venais de terminer une formation de coaching et que cela semblait être une suite logique. Je me suis cependant rapidement aperçue que je ne me sentais pas vraiment à ma place dans ce rôle. Comme je doutais beaucoup de ma légitimité, je compensais en donnant toujours plus de temps et d’énergie que prévu, jusqu’à finir par m’épuiser.
J’ai également commencé à collaborer avec des marques, puisque c’était l’un des moyens les plus directs de monétiser mon audience tout en continuant à proposer gratuitement mes contenus. Mais même en choisissant soigneusement les produits que je présentais, je n’aimais ni créer à partir de briefs imposés, ni endosser le rôle d’influenceuse, ni sentir que la valeur de mon travail dépendait entièrement des résultats obtenus.
Ces deux activités étaient très différentes, mais elles avaient un point commun : je les avais choisies moins parce qu’elles me correspondaient réellement que parce qu’elles me semblaient capables de générer des revenus.
Peu à peu, ce décalage a transformé la manière dont j’organisais mon travail. Je consacrais de moins en moins de temps à ce que j’aimais réellement, et de plus en plus à ce qui me paraissait nécessaire pour gagner ma vie.
Comme ces revenus restaient très incertains, chaque baisse ravivait aussitôt la même inquiétude. Je cherchais alors une nouvelle offre, une nouvelle idée ou un nouveau projet qui pourrait enfin stabiliser mon activité. Mais à force de repartir sans cesse dans une autre direction, je dispersais mon énergie sans laisser à ce qui existait déjà le temps de se développer.
Ce fonctionnement créait un paradoxe de plus en plus difficile à vivre : je pouvais travailler énormément et terminer certains mois avec très peu de revenus, parfois aucun. De l’extérieur, Supersensibilité donnait pourtant l’image d’un projet qui fonctionnait très bien, puisque la communauté grandissait, certaines publications touchaient des centaines de milliers de personnes et les opportunités se multipliaient.
Le décalage entre cette réussite visible et ce que je vivais réellement devenait alors de plus en plus grand. Derrière les chiffres, les projets et les occasions qui semblaient confirmer que tout allait bien, je me sentais en réalité de moins en moins libre.
Cette perte de liberté ne concernait d’ailleurs pas seulement ma manière de travailler ou de gagner ma vie. Elle influençait aussi, de plus en plus, les sujets que je m’autorisais à aborder.
À force d’observer les performances de mes publications, j’avais remarqué que celles consacrées à l’hypersensibilité fonctionnaient généralement mieux que les autres. Elles suscitaient davantage de réactions, attiraient de nouveaux abonnés et semblaient confirmer que c’était bien ce que les personnes attendaient de moi. À l’inverse, dès que je m’éloignais un peu du sujet pour parler de psychologie, d’entrepreneuriat, de créativité ou simplement partager une réflexion plus personnelle, les résultats avaient tendance à diminuer.
Comme les statistiques avaient fini par influencer très fortement la manière dont je regardais mon travail, ces écarts ont rapidement orienté mes choix. Même lorsque j’avais envie d’aborder d’autres sujets, la crainte de constater qu’ils intéresseraient moins les personnes qui me suivaient suffisait souvent à m’en dissuader. Peu à peu, j’ai donc recentré presque tout ce que je créais autour de l’hypersensibilité.
Ce choix n’était pas absurde, bien au contraire. Je ne pense pas que Supersensibilité aurait connu la même croissance si j’avais parlé indistinctement de tous les sujets qui m’intéressaient. Cette spécialisation rendait le projet beaucoup plus clair et permettait aux personnes qui découvraient mon compte de comprendre immédiatement ce qu’elles allaient y trouver.
Le problème n’était donc pas que cette décision avait été mauvaise, mais qu’elle était devenue, avec le temps, de plus en plus difficile à faire évoluer. À force de créer des contenus, d’écrire des livres, de donner des interviews et d’être sollicitée presque exclusivement autour de l’hypersensibilité, j’ai commencé à avoir le sentiment d’en avoir fait le tour. Je retrouvais sans cesse les mêmes idées sous des formes légèrement différentes et, surtout, je ne laissais presque plus de place aux autres sujets qui continuaient pourtant à nourrir ma curiosité.
À mesure que cette lassitude s’installait, mon envie de créer diminuait. Je culpabilisais alors de ne plus aimer autant un projet qui m’avait pourtant apporté énormément de sens, de rencontres et d’opportunités, sans parvenir à comprendre comment quelque chose qui m’avait autant animée pouvait désormais me peser.
Peu à peu, le plaisir que je prenais autrefois à chercher, écrire et transmettre s’est évaporé. J’avais parfois la sensation étrange de continuer à faire vivre une version de moi-même dans laquelle je ne me reconnaissais plus complètement, tout en ayant trop peur de fragiliser ce que j’avais construit pour m’autoriser à en sortir.
Cette difficulté ne concernait donc plus seulement les sujets que j’abordais ou la manière dont je travaillais.
Supersensibilité avait fini par occuper une place si importante dans mon quotidien, mes projets et l’image que j’avais de moi-même que je ne savais plus très bien où s’arrêtait mon activité et où je commençais, moi. Lorsque je n’ai finalement plus été capable de travailler, ce n’est donc pas seulement mon entreprise qui s’est arrêtée : je me suis aussi retrouvée face au vide que tout ce qu’elle occupait jusque-là avait laissé apparaître.
Cet effondrement n’est pourtant pas survenu du jour au lendemain, ni sans signes avant-coureurs. Depuis plusieurs mois déjà, mon corps et mon humeur m’envoyaient des signaux que je ne parvenais pas encore à relier entre eux. Je me réveillais avec des tensions musculaires si fortes que je ne pouvais plus bouger, j’avais mal dans les bras et les jambes, et j’étais devenue de plus en plus cynique. Surtout, j’avais perdu une grande partie de ma joie de vivre.
Je voyais bien également que je prenais de moins en moins de plaisir à travailler, que les statistiques occupaient une place excessive dans mon esprit et que Supersensibilité avait fini par absorber une grande partie de mon temps et de mon identité. Pourtant, je continuais à considérer chacune de ces difficultés séparément, sans comprendre qu’elles étaient en réalité les différentes manifestations d’un même fonctionnement qui m’épuisait depuis longtemps.
C’est en 2023, après des mois à avancer contre mon énergie, mes envies et mes besoins, que j’ai fini par complètement dérailler. J’ai fait ce que la psychologue a appelé "une décompensation psychique" accompagné d'un burn-out. Je n'ai jamais été aussi mal de ma vie. Travailler est devenu presque impossible : je n’arrivais plus à ouvrir mon ordinateur et je passais une grande partie de mes journées à dormir ou à pleurer, en me demandant comment un projet que j’avais autant aimé avait pu me conduire jusque-là.
Ce qui me bouleversait le plus n’était pourtant pas seulement de ne plus avoir l’énergie de travailler, mais de découvrir tout ce que cette impossibilité faisait soudainement apparaître. Mes journées, mes préoccupations, mes revenus, une grande partie de mon identité et presque toute la valeur que je m’accordais tournaient autour de Supersensibilité. Le jour où je n’ai plus été capable de créer, de publier ou même d’ouvrir mon ordinateur, je ne savais donc plus très bien ce qu’il restait de moi en dehors de ce projet.
Cette période a marqué le début d’une longue crise identitaire et existentielle. Je ne savais plus vraiment ce que j’aimais lorsque cela n’avait rien à voir avec mon travail, ce que j’avais envie d’explorer sans chercher à le transformer en contenu, ni même à quoi j’avais envie que ma vie ressemble.
Avec le recul, je comprends que cet effondrement n’était pas la conséquence d’une seule mauvaise décision. Il était l’aboutissement d’un fonctionnement dans lequel les résultats étaient devenus indispensables pour me rassurer, le travail occupait chaque espace disponible et Supersensibilité avait progressivement fini par porter à la fois mes revenus, mes passions, mon identité et mon besoin de me sentir utile.
Pourtant, comprendre que je ne pouvais plus continuer ainsi ne m’a pas immédiatement appris à faire autrement. Le burn-out a rendu mon ancien fonctionnement impossible, mais il ne m’a pas donné, du jour au lendemain, les réponses nécessaires pour en construire un nouveau.
La reconstruction a été beaucoup plus lente et désordonnée que je ne l’aurais imaginé. Il m’a fallu plusieurs années pour comprendre ce que j’étais venue chercher dans le travail, accepter que Supersensibilité puisse évoluer sans que cela signifie renier tout ce que j’avais construit, et commencer à réfléchir autrement à la place que je voulais accorder à mon activité.
C’est cette suite que je raconte dans un second article, consacré aux prises de conscience qui m’ont aidée à redonner une place plus juste au travail et à construire, peu à peu, une activité capable de soutenir la vie que je souhaite mener plutôt que de finir par l’occuper entièrement.