Dans un précédent article, je racontais comment Supersensibilité, un projet créé avec beaucoup de liberté et de passion, avait progressivement fini par occuper presque toute la place, jusqu’à l’effondrement que j’ai traversé en 2023.
J’aurais aimé pouvoir dire que cet arrêt forcé m’a immédiatement permis de comprendre ce qui n’allait pas et de repartir autrement. En réalité, le burn-out m’a obligée à m’arrêter, mais il ne m’a pas donné toutes les réponses. Pendant longtemps, j’ai continué à regarder séparément mon rapport aux statistiques, au travail, à l’argent ou encore à Supersensibilité, sans voir que toutes ces difficultés étaient liées par la même chose : j’avais fini par demander à mon activité de porter presque toute ma vie.
La suite a été beaucoup plus lente et désordonnée que je ne l’aurais imaginé. J’aurais aimé pouvoir dire qu’après cet effondrement, j’avais enfin compris ce qui m’avait conduite jusque-là, posé de nouvelles limites et commencé à reconstruire une activité plus équilibrée. En réalité, le burn-out m’avait obligée à m’arrêter, mais il ne m’avait pas appris à faire autrement.
Même s’il n’existe évidemment jamais de bon moment pour s’effondrer, celui-ci était particulièrement mal choisi. Je venais d’abandonner un projet de livre auquel j’avais consacré énormément de temps et d’énergie, j’avais dû rembourser l’avance versée par la maison d’édition et je n’avais pratiquement plus aucun revenu. Et, comme si cela ne suffisait pas, j’étais aussi en pleine création de ma formation.
Je n’avais donc plus vraiment l’énergie de travailler, mais je ne pouvais pas non plus simplement tout arrêter. Je ne sais toujours pas très bien comment, mais j’ai fini par terminer cette formation, tout en apprenant sur le tas le marketing, la vente et la création d’une offre en ligne alors que j’étais déjà épuisée. Le lancement s’est bien passé et m’a redonné un peu d’espoir.
Pourtant, une fois cette période passée, je me suis retrouvée exactement face au même problème : je savais que je ne pouvais plus continuer comme avant, sans encore savoir ce qui pourrait remplacer cette manière de fonctionner. Je comprenais que quelque chose devait changer, mais je n’avais ni nouveau modèle, ni autre source de revenus suffisamment stable, ni même une vision très claire de ce que j’aurais voulu construire à la place.
J’ai pourtant fini par reprendre, presque malgré moi, une grande partie des habitudes qui m’avaient conduite à l’épuisement. Je savais bien que je ne pouvais plus continuer exactement de la même manière, mais je ne savais pas encore ce que je pouvais construire à la place. Un burn-out peut nous obliger à nous arrêter et rendre notre ancien fonctionnement impossible, sans nous donner pour autant un nouveau mode d’emploi.
Ce n’est qu’au fil de mon suivi psychologique que j’ai commencé à comprendre pourquoi il m’était si difficile de travailler autrement. Je ne consacrais pas autant de temps à mon activité uniquement parce que j’étais ambitieuse, passionnée ou déterminée à la développer. Le travail était aussi devenu l’un des principaux moyens que j’utilisais pour calmer mon anxiété et retrouver, au moins momentanément, l’impression de maîtriser ce qui m’échappait.
Lorsque mes résultats diminuaient, je publiais davantage pour essayer de les faire remonter. Lorsque mes revenus devenaient incertains, je cherchais une nouvelle offre ou un nouveau projet susceptible de les stabiliser. Lorsque je doutais de ma légitimité, je travaillais encore plus longtemps sur mes contenus ou je donnais davantage de temps à mes clientes, comme si fournir toujours plus d’efforts pouvait suffire à faire disparaître mes inquiétudes.
Sur le moment, travailler davantage me rassurait, parce que cela me donnait l’impression de faire quelque chose face à ce qui m’inquiétait. Lorsque mes résultats diminuaient, que mes revenus devenaient incertains ou que j’avais peur de perdre ce que j’avais construit, je cherchais presque toujours une nouvelle action à mettre en place, un contenu à publier ou un détail à mieux contrôler. Cela m’apaisait pendant un moment, mais jamais très longtemps, car plus j’essayais de calmer mes inquiétudes de cette manière, plus je finissais par croire que je devais rester constamment en alerte pour éviter que tout s’effondre.
Comprendre ce fonctionnement ne m’a évidemment pas permis de m’en détacher immédiatement. J’ai commencé par de toutes petites choses, comme laisser en ligne une publication que j’aurais auparavant supprimée parce qu’elle n’avait pas obtenu suffisamment de réactions, simplement pour me prouver qu’un contenu pouvait moins bien fonctionner sans que cela remette en question tout ce que j’avais construit. J’ai aussi essayé de regarder moins souvent mes statistiques et de ne plus répondre automatiquement à chaque baisse de résultat en travaillant davantage.
Pendant longtemps, ralentir est pourtant resté très difficile. Je ne le vivais pas encore comme une manière de prendre soin de moi, mais plutôt comme le risque de perdre ce que tous mes efforts m’avaient permis de construire. Il m’a fallu du temps pour comprendre que le rythme que je m’imposais n’était pas seulement lié à mon ambition ou à mon envie de bien faire, mais aussi à une manière de travailler qui ne tenait presque jamais compte de mon énergie, de mes limites ni de tout ce qui existait dans ma vie en dehors de Supersensibilité.
En prenant peu à peu ce recul, j’ai commencé à redonner une place plus juste au travail, mais cela m’a aussi obligée à regarder une réalité que j’avais longtemps eu du mal à accepter : Supersensibilité ne m’animait plus exactement de la même manière qu’au début.
Pendant longtemps, admettre ne m'animait plus comme avant m’a donné l’impression d’être ingrate. Comme si le fait de ne plus vouloir organiser toute ma vie professionnelle autour de l’hypersensibilité revenait à renier un projet qui m’avait énormément apporté, à manquer de reconnaissance envers les personnes qui me suivaient ou à remettre en question la sincérité avec laquelle je l’avais créé.
Il m’a fallu du temps pour comprendre que ces réalités n’étaient pas incompatibles. Je pouvais continuer à croire profondément à l’utilité de Supersensibilité, être reconnaissante pour tout ce que ce projet m’avait permis de vivre et souhaiter qu’il continue d’exister, sans vouloir pour autant que l’hypersensibilité reste le centre de toute ma vie professionnelle.
Faire évoluer une activité ne signifie pas nécessairement effacer ce que l’on a construit. Cela peut simplement consister à lui redonner une place plus juste, tout en laissant davantage d’espace à la personne que nous sommes devenue.
À mesure que j’acceptais cette idée, j’ai recommencé à consacrer du temps à des choses qui ne produisaient aucun résultat mesurable : lire, dessiner, faire du sport, écrire ou apprendre quelque chose sans chercher immédiatement à le transformer en contenu, en offre ou en source de revenus. Peu à peu, ces espaces m’ont permis de retrouver ce que j’avais presque complètement perdu : ma curiosité.
J’ai ensuite commencé à explorer d’autres directions professionnelles. J’ai envisagé de créer une agence, accompagné des entrepreneurs et approfondi plusieurs sujets qui m’attiraient depuis longtemps. Toutes ces tentatives n’ont pas toujorus donné naissance à des projets viables, mais elles ont eu une autre utilité : elles m’ont permis de retrouver le droit d’essayer, de me tromper et de suivre une idée sans exiger qu’elle devienne immédiatement rentable ni qu’elle représente forcément le prochain chapitre définitif de ma vie.
Le changement le plus important dans ma manière de réfléchir est apparu lorsque j’ai commencé à inverser l’ordre de mes questions.
Pendant longtemps, je me demandais d’abord ce qui pouvait fonctionner, ce que je pourrais vendre ou le niveau de revenus que je devais atteindre. J’essayais ensuite de faire entrer ma vie, mes besoins et mon énergie dans l’activité qui découlait de ces décisions, même lorsque le quotidien qu’elle créait ne me correspondait pas vraiment.
Aujourd’hui, j’essaie davantage de partir des conditions dont j’ai besoin pour me sentir bien dans mon travail : de l’autonomie, peu de rendez-vous, la possibilité d’explorer plusieurs sujets et suffisamment de temps pour apprendre, réfléchir et créer. Je cherche ensuite à construire un modèle économique viable à l’intérieur de ce cadre, plutôt qu’à adapter toute ma vie au modèle qui semble avoir le plus de potentiel financier.
Cela ne signifie évidemment pas qu’une activité devrait être dépourvue de contraintes ou que chacune de nos envies doit devenir une règle absolue. Gagner sa vie implique nécessairement des compromis, des efforts et des tâches qui ne nous enthousiasment pas toujours. Mais il existe une différence entre accepter certaines contraintes parce qu’elles font partie du travail et constater qu’elles occupent désormais l’essentiel de nos journées simplement parce qu’une offre fonctionne ou qu’elle nous rassure financièrement.
Lorsque j’envisage une nouvelle idée, je ne me demande donc plus seulement si elle pourrait fonctionner. J’essaie aussi d’imaginer à quoi ressemblerait mon quotidien si elle fonctionnait réellement : le temps qu’elle me demanderait, les responsabilités qu’elle créerait, l’énergie qu’elle mobiliserait et la place qu’elle laisserait au reste de ma vie.
J’ai également cessé d’attendre d’une seule activité qu’elle réponde à tous mes besoins. Supersensibilité n’a pas à porter à la fois tous mes revenus, toutes mes passions, mon identité et mon besoin de créer. Plusieurs projets peuvent avoir des fonctions différentes, et tout ce qui m’intéresse n’a pas forcément besoin de devenir un métier ou une source de revenus.
De la même manière, je ne cherche plus à gagner toujours davantage sans savoir ce que ce chiffre supplémentaire changerait réellement. Je cherche surtout à gagner suffisamment pour vivre sereinement, tout en préservant le temps et la liberté qui donnent du sens à l’entrepreneuriat à mes yeux.
C’est de ce changement de perspective qu’est née L’Indépendante : de l’envie d’explorer une manière de développer une activité rentable sans lui laisser prendre toute la place.
Je teste encore, j’ajuste et je continue évidemment à me tromper. Mais j’ai désormais le sentiment d’essayer de construire une activité qui trouve sa place dans ma vie, plutôt que de continuer à organiser toute ma vie autour d’elle.
Ce que j’aurais aimé comprendre plus tôt, c’est que nous n’avons pas besoin d’attendre de nous épuiser ou de ne plus être capables de continuer pour remettre en question notre manière de travailler. Nous pouvons nous arrêter bien avant, regarder honnêtement ce que notre activité nous apporte, mais aussi ce qu’elle nous coûte, puis commencer à faire évoluer ce qui ne nous correspond plus.
C’est précisément ce que j’essaie de faire aujourd’hui : construire une activité qui me permette de vivre, sans qu’elle finisse une nouvelle fois par prendre toute la place.